Le soir.
     Le Mon Filleul est rentré pour la soupe. La terre est dure, on n’en peut rien tirer ; balayer les caniveaux ? mais la glace s’entête encore, on verra dans un jour ou deux si ce temps se maintient. Le soir tombe vite en hiver. Et le soir tombé, tellement tout est sombre c’est déjà la nuit. Mais la ville est éclairée, sur les trottoirs les commerces arborent à l’approche de Noël des sapins clin-quants de loupiotes.
     Il est cinq heures et c’est la nuit. Le Mon Filleul rentre à la maison. Mais avant de monter l’escalier : la voiture, ça vous aimante. On passe à la grange, on tourne doucement le commutateur. L’ampoule n’est guère faraude – une deux bougies ? – mais suffit à tirer de l’obscurité les jambes et les bras de l’Ariane. On dit une voiture et on a bien raison, la langue ne ment pas. Dire un voiture serait une idiotie. Un vélo, oui, c’est maigre et musclé, sec comme un cycliste. Le vélo d’Anquetil ou de Darrigade. Et d’accord une bicyclette : mais déjà c’est plus gras, plus dodu qu’un vélo, garde-boue, dynamo, l’éclairage, les sacoches, la trousse à rustines : une femme c’est toujours plus habillé qu’un homme avec leurs troussequins, leurs froufrous. Bicyclette, mettons. Bicyclette avec voiture.
     Une voiture qui dort, c’est beau. Il lui manque juste une chevelure et ce serait une femme avec ses rondeurs. Lollobrigida, Brigitte Bardot, les affiches du cinéma.
      Elle est bien couverte, heureusement : c’est qu’elle dort nue, protégée par de vieux draps, de ceux qui râpent, dont on ne veut plus dans les lits. Un jour je lui en mettrai de plus doux, des draps de coton. Même une vieille couverture je pourrais lui mettre, j’en ai de mon service, pas bien belles, brunes, mais chaudes, pour tenir le moteur au chaud.
      Faire le tour, observer. Cette puissance. Ouvrir le capot – le métal résonne comme pour dire bonjour –, regarder. On ne voit pas grand-chose. Mais ces entrailles de femme comme on dit dans la prière : fruit de vos entrailles. Odeur d’essence. Comme sous le bras mais en plus aiguë. Une odeur plus aiguë. Comment dire ? Odeur d’essence. Ouvrir la portière, s’asseoir sur le siège. Tout est à la main. Volant ; si j’appuie là c’est le klaxon, elle crie. Les essuie-glaces comme à son réveil elle se frotterait les yeux. Si j’abaisse la vitre je lui dévoile un sein.  
      Lentement, lentement, tourner la manivelle.
      Son sein gauche.
      Son cœur est quelque part près de ma main gauche mais il ne bat qu’après le démarrage.
Soupir.
     Et je ne vais pas démarrer maintenant. L’essence vaut quand même ses 65 balles le litre. Paraît qu’au démarrage elle en boit comme un trou.

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