Elle, la Ma Filleule, restait à la maison, femme au foyer, ne chômant guère avec la tante et le petit drôle. Le Mon Filleul, son métier c’était factotum à la mairie, tous les matins derrière la benne à ordures, faisant les menus travaux de la commune, creusant les tombes. Un taciturne qu’il fallait lui arracher la parole du ventre. Quand il était à boutiquer dans une fosse, au cimetière, et qu’on venait à lui parler – parce qu’on avait apporté des fleurs, astiqué le caveau, donné des prières à nos morts : tout ce qu’il savait faire, c’était rallumer sa Gitane et rejeter la fumée parmi les croix.
     Autant le dire et ce n’est ni mentir ni médire ni se montrer mauvaise langue : la Ma Filleule n’était pas bien maligne ; même on ne se privait pas de murmurer qu’elle était un peu bêtasse ayant même désappris de lire et d’écrire et peut-être qu’elle n’avait jamais bien su. Le Mon Filleul c’était du pareil au même en un peu plus instruit – d’ailleurs qui se ressemble s’assemble : un homme à poubelles, un homme à tombes, on lui demandait quoi ? d’arriver à lire quelques papiers, de signer vaille que vaille des formulaires.
     Comme bien d’autres il avait appris des choses à l’armée, comme de conduire, d’abord des camions puis des autos. Un peu de mécanique, de quoi dépanner, farfouiller dans un moteur, il entretenait la benne à ordures. Ça peut devenir une passion, la mécanique : or, en plus sans doute du loyer pas trop cher, un des avantages de cet immeuble où ils vivaient – parce qu’il fallait en vouloir de ces escaliers raides et de ce logement malsain – c’était la grange attenante dont les locataires avaient la jouissance et qui leur servait de cave à charbon, de cellier, de garage.
     … Car le Mon Filleul avait une auto. C’était un privilège, à l’époque, que d’avoir une auto comme jadis de rouler carrosse. Une auto. Même pas bien chic, même une auto populaire : un luxe. Et une auto plutôt cossue, pas une usine à courants d’air : une Ariane. Comment il avait pu s’offrir une Ariane avec ce qu’il gagnait à la mairie ? Creuser les tombes ça a ses avantages. Il y a comme ça de vieux richards qui meurent en laissant des voitures, et les héritiers n’ont qu’une envie : se débarrasser de cet héritage à cause qu’il faut payer la vignette et qu’on a besoin d’argent frais. Or fossoyeur municipal : on est aux premières loges des deuils, on peut ne parler guère mais avoir l’oreille fine. D’après qu’il avait eu le nez creux, le Mon Filleul, sur ce coup – même il avait drôlement bien manœuvré : le petit prix, la belle affaire et l’échelonnement des traites. Disant à la Ma Filleule : Ça fera nos Noël, on promènera la tante, il y a de la place sur la banquette arrière ; on pourra même aller jusqu’au barrage d’Éguzon manger sur l’herbe.

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